Fukushima: des évacués refusent de jouer le jeu des « JO de la reconstruction »

AFP

Modifié le 08/03/2019 à 13:19 – Publié le 08/03/2019 à 11:30 | AFP

Fukushima: des évacués refusent de jouer le jeu des
Fukushima: des évacués refusent de jouer le jeu des « JO de la reconstruction » © AFP / Martin BUREAU

« Tokyo 2020: JO de la reconstruction », clame le gouvernement japonais, mais huit ans après le tsunami et l’accident nucléaire de Fukushima, les habitants qui ont fui ne sont pas tous disposés à rentrer, même si les autorités les y poussent.

Pour le Premier ministre Shinzo Abe, l’événement sportif international est l’occasion de montrer au monde la santé recouvrée de la région dévastée par le raz de marée meurtrier (plus de 18.500 morts) et le désastre atomique du 11 mars 2011.

Mais pour la citoyenne Kazuko Nihei, qui a fui sa maison de la ville de Fukushima (à environ 70 km de la centrale) avec ses deux filles, pas question de rentrer, JO ou non, même si les subventions gouvernementales qu’elle recevait ont été coupées.

« Je ne vacille pas du tout », dit cette femme à l’AFP, rencontrée à Tokyo où elle a emménagé en 2011 avec ses enfants, aujourd’hui âgés de 11 et 9 ans.

« Volontaires »

A la suite d’explosions dans la centrale Fukushima Daichi qui ont entraîné des rejets massifs de substances radioactives, le gouvernement avait ordonné l’évacuation d’une vaste zone alentour peuplée de plus de 140.000 personnes.

Mais des habitants de localités limitrophes, officiellement non concernés par ces injonctions, ont aussi décidé de partir, dont Mme Nihei. Son mari et ses beaux-parents sont restés à Fukushima, avec tous les préjudices moraux et financiers qu’occasionne une soudaine séparation dans de telles conditions tragiques.

« Aujourd’hui, toute mon énergie passe dans le travail », assure Mme Nihei, qui trime sept jours sur sept pour nourrir sa famille.

Pendant six ans, elle a bénéficié d’un logement payé grâce aux subventions gouvernementales, mais le soutien accordé aux évacués que les autorités appellent « volontaires » a pris fin en mars 2017.

Elle a déménagé dans un autre logement et peine à débourser les 130.000 yens (un peu plus de 1.000 euros) de loyer mensuel.

La vie est dure, les fins de mois difficiles, mais elle préfère cela au retour à Fukushima, même si l’Etat certifie que la zone est sûre.

Cette mère s’inquiète « pour la santé des enfants, qu’il s’agisse d’un risque accru de cancer ou de conséquences génétiques ».

« Si on avait droit à un bilan de santé annuel complet, je pourrais envisager de rentrer, mais ce qui est proposé actuellement ne suffit pas, cela ne concerne que le dépistage du cancer de la thyroïde », précise-t-elle.

Le gouvernement japonais a lancé un ambitieux programme de décontamination des routes, des champs, des aires de jeu, des bâtiments et de leurs alentours (le reste, essentiellement des forêts, est impossible à assainir) et, jugeant la tâche accomplie, les ordres d’évacuation ont été levés dans la majeure partie de la région sinistrée.

Coûteux JO

Mais cette politique est loin d’avoir convaincu l’opinion: un sondage réalisé en février par le quotidien Asahi Shimbun et la TV de Fukushima, KFB, a révélé que 60 % des habitants de la région craignaient toujours les radiations.

Une partie du doute vient de la décision de relever le niveau acceptable d’exposition aux rayonnements. Originellement de 1 millisievert (mSv) par an, il a été porté à 20 mSv/an, équivalent à celui autorisé pour les travailleurs des installations nucléaires.

L’argument: même un tel niveau d’exposition entraîne des risques de cancer beaucoup plus faibles que le tabagisme ou l’obésité. Il est « comparable » au risque dû au stress résultant de l’évacuation, argue encore l’Etat.

La Commission internationale de protection radiologique fixe une dose maximale de 1 mSv/an en situation normale et une fourchette de 1 à 20 mSv/an en situation post-accidentelle (qui ne doit pas s’éterniser). Or, la radioactivité actuelle va durer des décennies selon les experts et, insistent des ONG comme Greenpeace, on ne peut exposer quelqu’un à de telles doses sur une aussi longue période.

Malgré l’incertitude, la préfecture de Fukushima prévoit de stopper toutes les subventions au logement d’ici la fin du mois de mars 2021, ce qui revient à forcer le retour de personnes dans leur maison désertée parce qu’elles n’ont plus les moyens de vivre ailleurs.

« Nous craignons que les réductions de subventions ne provoquent (…) des suicides et ne jettent des individus à la rue, faute de travail disponible et lucratif dans la région », s’insurge Daisaku Seto, secrétaire général du Centre de coopération pour le 11 mars 2011, une ONG qui soutient les personnes évacuées.

Ces dernières veulent souvent au moins attendre que leurs enfants soient adultes avant de rentrer, « mais c’est le gouvernement qui arbitrairement fixe le délai », dénonce-t-il.

Pourquoi investir de l’argent dans les préparatifs olympiques – des épreuves de baseball seront organisées dans la région – au lieu de maintenir les subventions pour tous les réfugiés de Fukushima, s’interroge Noriko Matsumoto, 57 ans, partie en 2011 avec sa fille de Koriyama (préfecture de Fukushima).

« Je pense qu’il y a d’autres choses à faire avant d’accueillir les JO. »

08/03/2019 13:17:59 –         Tokyo (AFP) –         © 2019 AFP