Eau contaminée de Fukushima : des experts privilégient l’option du rejet en mer
Des milliers de tonnes d’eau radioactive sont actuellement stockées dans des citernes sur le site de la centrale ravagée en mars 2011.
Des milliers de tonnes d’eau radioactive sont actuellement stockées dans des citernes sur le site de la centrale ravagée en mars 2011 (photo d’illustration).afp.com/JIJI PRESS
L’eau contaminée au tritium de Fukushima pourrait bien terminer dans la mer : un sous-comité d’experts japonais s’est prononcé ce vendredi pour cette option, tout en exigeant des précautions pour limiter les dégâts sur l’image de la région.
À l’issue d’une énième réunion, les membres de cette instance créée par le ministère de l’Industrie (Meti), ont estimé que parmi les diverses solutions proposées, celle du déversement lent par dilution dans l’océan Pacifique était la plus réaliste, devant celle de l’évaporation.
« Dans la mesure où ce type de rejet en mer est déjà pratiqué au Japon et à l’étranger depuis des centrales en activité, cette opération est plus faisable que l’évaporation » dans l’air, a écrit le comité. « Mais il faut bien noter qu’en termes de quantité d’eau et de tritium, ce ne sera pas identique à ce qui était rejeté avant l’accident », a précisé la sous-commission. La décision finale reviendra au gouvernement.
Un stockage durable écarté par les experts
Une quantité massive d’eau contaminée est stockée dans un millier de citernes sur le site de la centrale de Fukushima Daiichi, ravagée par le tsunami de mars 2011. Elle provient de la pluie, des nappes souterraines ou d’injections nécessaires pour refroidir les coeurs des réacteurs entrés en fusion après le tsunami. Filtrée à plusieurs reprises, cette eau sera à terme débarrassée d’une grande partie des radionucléides, sauf le tritium, considéré comme moins dangereux pour l’environnement et les êtres vivants.
Un stockage durable, que recommandaient des organisations écologistes comme Greenpeace, a été écarté en fin d’année dernière : ne restait comme choix que la dilution en mer, l’évaporation dans l’air ou une combinaison des deux. Des experts, dont ceux de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), poussent depuis des années pour la dilution en mer.
Une eau encore lourdement chargée en éléments radioactifs
Même si ce choix est décidé, ce n’est pas faisable dans l’immédiat car, comme l’a reconnu la compagnie Tokyo Electric Power (Tepco), une grande partie de cette eau est encore lourdement chargée en autres éléments radioactifs dangereux pour la chaîne alimentaire. Il faut refiltrer 80% de l’eau actuellement stockée. Tepco estime cependant que les citernes sur place seront pleines en 2022.
Une décision finale ne devrait pas être prise avant les Jeux olympiques de Tokyo cet été, compte tenu des risques diplomatiques et d’image pour le pays.
Le Japon devrait en effet rencontrer une forte opposition, qui s’exprime déjà, des pêcheurs et agriculteurs de la région, ainsi que des organisations environnementales et de pays voisins, à commencer par la Corée du Sud.
Depuis 2011, je suis témoin de la diffusion de fausses informations, d’erreurs et de mensonges sur la catastrophe nucléaire japonaise. Certains sites qui cherchent le buzz afin d’obtenir des gains publicitaires persistent par exemple à diffuser des canulars ou des rumeurs sur Fukushima et comptent bien sur l’ignorance et la peur pour arriver à leurs fins. D’autres captent l’attention des gens inquiets en les détournant des infos importantes dans l’unique but de désinformer et de manipuler. La fourberie et la malhonnêteté riment souvent ainsi avec le mensonge. Et puis il y a les simples erreurs, diffusées sans intention de nuire à quiconque, dues à la grande complexité du monde nucléaire. Le problème, c’est qu’à partir d’un fait réel, l’information est déviée, interprétée, déformée et que, parmi la masse impressionnante de données accumulées durant des années sur Fukushima, le lecteur non averti n’a pas forcément les moyens de s’y retrouver. L’objet de cette rubrique est donc de faire le ménage et de donner quelques clés de compréhension. L’avantage d’internet est que je pourrai la mettre à jour à chaque fois que de nouveaux canulars, fausses nouvelles, erreurs, escobarderies et autres arnaques feront leur apparition. Comme le dit si bien William Audureau, « le faux a son vaste nuancier, et pour quiconque s’intéresse aux faits, ces différences sont précieuses. » C’est pourquoi j’ai classé ces infox selon leur nature. Tout le monde en prendra pour son grade, journalistes, scientifiques, blogueurs, militants, politiques, complotistes, … car le faux et l’erreur s’immiscent, quelquefois malgré nous, dans tous les canaux de l’information et de ses diffuseurs.
Pierre Fetet
Sommaire
Cet article, vu sa longueur, sera diffusé en trois parties.
PARTIE I
1. Vrais documents mal interprétés
Raffinerie en feu
Carte de la hauteur de la vague du tsunami
Ovni
2. Cartes et mesures trafiquées
Jeu des erreurs
Carte des retombées de Fukushima
Carte de Fukushima pour les étrangers
Fausses mesures
3. Photos truquées
Bébé avec un troisième œil
Poisson géant
Calamar-canular
L’affaire du réacteur 4
PARTIE II
4. Hoax animaliers
Poisson-loup de Béring
Monstre marin
Baleines échouées
Lapin sans oreille
Dauphins morts
5. Errare humanum est
Centrale nucléaire inconnue
Erreur de centrale de Fukushima
Mais où sont les piscines de Fukushima ?
Le syndrome chinois
6. Fausses nouvelles
Incendie à la piscine commune ?
La piscine n° 4 a-t-elle été vide d’eau en mars 2011 ?
Accident de criticité à la centrale nucléaire ?
Un réacteur est-il tombé dans l’océan ?
PARTIE III
7. Menteurs assidus
Mensonge par omission de Tepco
Pas de cancer ni de mort dû à la radioactivité ?
Nicolas Sarkozy : « Je suis allé à Fukushima »
La catastrophe de Fukushima à 6 ou 7 sur l’échelle INES ?
Les mensonges de l’IRSN
Perspectives heureuses
8. Publicités mensongères
Général Electric et l’avenir du Japon
Un avenir radieux
Les JO de 2020
9. Théories du complot
Sabotage de la centrale
Missiles dans l’unité 4
Concours de hoax
10. Communication insidieuse
La minute de vérité
Fausse traduction
Comment vivre heureux en territoire contaminé ?
11. Confusions courantes
Dosimètres et radiamètres
Barres et assemblages
Microsievert et millisievert
Centrales et réacteurs
-oOo-
1. Vrais documents mal interprétés
Raffinerie en feu
Raffinerie d’Ichihara (Source : news.ifeng.com)
Cette image, consacrée par les moteurs de recherche pendant des années, a été un grand classique : la photo d’une raffinerie en feu, avec beaucoup de flammes et de fumées. L’image idéale pour communiquer sur une catastrophe industrielle. Pourtant, ce cliché ne représente pas la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi : c’est la raffinerie d’Ichihara près de Chiba à l’est de la baie de Tokyo. Cette installation, située à 200 km au sud de Fukushima, a été victime d’un incendie suite au grand tremblement de terre de 2011. Diffusée en Europe dès le 11 mars 2011 par l’agence EPA, la photo s’est répandue sur la toile de manière virale. Aujourd’hui, même les journalistes se font avoir. Malgré les Décodeurs, même Le Monde l’utilise pour un sujet sur Fukushima : dans cette vidéo publiée le 5 septembre 2019, on voit cette raffinerie de pétrole en feu à 0:15 et 0:32… En réalité, la pollution radioactive est majoritairement sans flamme, sans fumée et sans odeur. Par exemple, le site de la Hague a l’autorisation de rejeter dans la Manche 18,5 pétabéquerels (c’est-à-dire 18,5 millions de milliards de Bq) de tritium par an sans faire la une des journaux.
Carte représentant la hauteur de la vague du tsunami
Carte de l’amplitude des vagues du tsunami (Source : National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA))
Cette carte est très souvent reprise et utilisée pour illustrer la diffusion de la radioactivité dans l’océan. Pourtant, la carte a été créée par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) pour la recherche sur le tsunami et montre, grâce à une échelle de couleurs, la hauteur de la vague en centimètres du tsunami généré par le tremblement de terre au Japon en mars 2011. Elle ne représente donc pas les niveaux de radioactivité. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de pollution marine mais il est complètement stérile de détourner le sens d’un document. La diffusion d’une onde à la surface de l’océan n’a rien à voir avec le déplacement de la pollution marine due aux courants marins.
Capture d’écran d’une vidéo de la centrale de Fukushima Daiichi
Le site suisse 20minutes s’est interrogé le 15 avril 2011 sur la présence d’un ovni au-dessus de la centrale de Fukushima Daiichi : « De mystérieuses tâches sont ainsi apparues au-dessus de la centrale et ont été filmées. » Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour attirer l’attention ! En fait, comme on le voit sur cette capture de vidéo, la forme blanche allongée qui semble suspendue au-dessus des cheminées de la centrale n’est pas un cigare volant extraterrestre mais un bâtiment situé au loin de la centrale. En effet, l’angle de la prise de vue associé à une couleur bleutée de l’arrière-plan donne l’illusion que ce qui est au loin est dans le ciel au-dessus de la centrale ; mais il n’en est rien. Le bâtiment en question est bien visible sur les photos satellites à quelques kilomètres au sud-ouest du site nucléaire.
En revanche, voici une capture de la webcam TBS du 13 novembre 2013 qui montre le passage d’un avion à réaction juste au-dessus de la centrale. Cette fois-ci, il n’y a pas de truquage ou d’erreur, juste un peu d’interrogation : quelle a bien pu être la mission de ce vol à si basse altitude ?
Source : capture d’écran webcam TBS, 13/11/2013
2. Cartes et mesures trafiquées
Jeu des erreurs
Images de la contamination du Japon : 2 cartes gouvernementales à un mois d’intervalle (source : MEXT – Ministère de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et de la technologie du Japon)
Soyez attentifs. La carte de gauche est celle qui a été diffusée le 12 octobre 2011. La carte de droite date du 11 novembre 2011. Remarquez-vous ce qui s’est passé pour le département de Niigata, à l’est de la préfecture de Fukushima, tout le long de la côte de la Mer du Japon ? Dans la première carte figuraient de nombreuses zones marron-foncé (10 000 à 30 000 Bq/m2 de césiums 134 et 137) et même des zones bleues (30 000 à 60 000 Bq/m2). Dans la nouvelle carte : plus rien ! Tout est redevenu marron clair, c’est à dire la zone-plancher… Il se trouve que la majorité des zones qui avaient été reconnues comme fortement contaminées dans la première carte (région d’Uonuma) correspondent à la région productrice de riz la plus renommée de l’archipel. Pour Laurent Mabesoone, auteur de l’article qui dénonce la tricherie, « ce que nous avons devant les yeux, (…) c’est un superbe maquillage, c’est un énorme mensonge d’État. (…) Ils ont « sauvé » Karuizawa, le plus grand centre de tourisme de montagne, et Saku, le plus grand producteur de salades. »
Carte des retombées de Fukushima
Source : de très nombreux sites avec, comme origine de la carte : « Australian Radiation Service »
Cette carte des retombées nucléaires de Fukushima sur le Pacifique et l’Amérique du Nord est un faux dans le sens que l’« Australian Radiation Service » d’une part n’a jamais diffusé ce document et d’autre part a démenti en être l’auteur. La carte a été diffusée très rapidement en mars 2011 dans les sites anglophones et a été repérée rapidement comme un hoax par le site spécialisé Snopes. L’utilisation du « rad », qui est une unité obsolète de mesure de dose de rayonnement absorbée, a, entre autres, éveillé les soupçons. Cette alerte au hoax, largement diffusée, n’a pourtant pas empêché Helen Caldicot, militante antinucléaire australienne renommée, de l’utiliser publiquement comme source en 2014, comme le relève Ian Goddard.
Pourquoi avoir utilisé un hoax alors que des cartes validées étaient déjà disponibles ? Par exemple cette simulation de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) que l’on pouvait trouver dès 2012.
Carte de Fukushima pour les étrangers
Carte de la brochure de l’Agence de la Reconstruction de Fukushima
Au lieu de communiquer honnêtement sur des risques certains de la radioactivité, l’Agence de la Reconstruction de la préfecture de Fukushima n’hésite pas à publier une carte déformant la réalité afin de faire venir les étrangers au Japon : ce document a été distribué en 2019 dans les boites aux lettres de tous les services des ambassades étrangères. Avant les J.O., on est prêt à tout pour faire croire que tout va bien : seules des mesures basses de la radioactivité ont été reportées sur la carte autour de la centrale explosée, en éliminant tous les points chauds (hot spots) qui pourraient faire peur.
Il faut tout de même rappeler que des territoires sont encore interdits et que pour les régions réouvertes, la contamination est bien réelle. Voir à ce propos les travaux remarquables du « Projet de mesure de la radioactivité environnementale autour de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi » qui donnent les chiffres véritables, secteurs par secteurs.
Il faut également se rendre compte que la pollution est réelle, même à Tokyo, comme l’a démontré Arnie Gundersen en 2013 en faisant analyser quelques échantillons de sols de la ville.
Fausses mesures
Source : journal japonais Friday, 8 mars 2013
Le 8 mars 2013, le journal japonais Friday, hebdomadaire d’information généraliste édité par Kodansha, rapportait une enquête de Kirishima Shun qui dénonçait les mesures truquées des compteurs de radioactivité publics. Ceux-ci donnaient une mesure divisée par deux. Aujourd’hui, il n’y a plus besoin de s’en inquiéter car pour la plupart, ils ont été démontés… L’absence de mesure est aussi une sorte de mensonge.
Cet enfant né soit-disant à Fukushima avec un troisième œil n’existe pas. Il s’agit d’un photo-montage diffusé en novembre 2014 dans plusieurs sites comme « Wikistrike » ou « Le Nouvel ordre mondial ». Ce canular semble avoir sa source dans le site de Naija Parrot le 24 novembre 2014. Il est monté de toute pièce, donnant un nom fictif de la mère de l’enfant et une citation de Shinzo Abe, ce qui le rend plus crédible. On retrouve la photo originale (Bangladesh, par Shafiqul Alam Kiron / Save the Children) avec un front normal sur le site healthynewbornnetwork.org en 2012 illustrant un article sur la lutte contre les infections du nouveau-né. Ceci dit, la radioactivité peut réellement conduire à des malformations, comme l’attestent ces photos d’enfants de Tchernobyl ou de Fallujah (âmes sensibles s’abstenir).
Poisson géant
Radiation, Ivan Khomenko
Cette art-photo de l’artiste étatsunien Ivan Khomenko a été reprise comme véridique par certains sites sans scrupule que je ne nommerai pas pour ne pas leur faire de la publicité… On est toujours dans l’idée de faire peur pour faire du buzz, alors que l’artiste essaie justement de passer par l’imaginaire pour nous faire réfléchir sur les conséquences génétiques réelles des doses radioactives sur les êtres vivants, comme l’a magistralement démontré en 2012 la scientifique Chiyo Nohara avec son étude sur les mutations des papillons de Fukushima.
Calamar-canular
Photomontage avec un calamar pêché en Espagne (DR / The Lightly Braised Turnip)
Ce montage repéré par Audrey Garric montre un calamar géant observé par des dizaines de personnes. La journaliste a démontré qu’il s’agissait d’un photomontage dont le cliché d’origine montrait un céphalopode décapode de 9 mètres de long découvert en 2014 sur une plage de Cantabrie, dans le nord de l’Espagne (cf.Livescience). La photo de l’animal a été ensuite insérée dans une autre qui montre des gens observant une baleine échouée en 2011 dans le golfe d’Arauco, au Chili. Le site californien humoristique Lightly Braised Turnip a commencé à diffuser ce canular photographique ; ensuite, la photo a fait son chemin sur le web. Audrey Garric souligne pour terminer que « Si cette information est totalement un canular, il n’en reste pas moins que la contamination radioactive se poursuit bel et bien autour de la centrale de Fukushima. Il y a les radioéléments rejetés au moment de la catastrophe, le 11 mars 2011, dont certains persistent encore, en premier lieu le césium 137 (sa demi-vie est de 30 ans). Mais surtout, il y a le problème de la gestion des eaux contaminées. »
La piscine du réacteur n°4 de Fukushima Daiichi a créé tant d’inquiétudes (fondées, car 264 tonnes de combustible nucléaire menaçaient de polluer le Japon) dans le monde entier que Tepco a soigné sa communication pour montrer que le bâtiment qui avait explosé le 15 mars 2011 était encore solide. Mais ils sont allés un peu loin en trafiquant une photo… En septembre 2012, ils ont publié un cliché qui montrait la façade ouest apparemment remaniée au pinceau numérique pour cacher une ouverture au rez-de-chaussée qui aurait pu être interprétée comme une faiblesse pour la structure.
Bâtiment réacteur 4 (Photo Tepco, sauf le cercle rouge)
Ayant été très critiquée, l’entreprise a d’abord retiré le cliché puis l’a remplacé par la même photo mais recadrée autrement, tout en cachant l’endroit qui avait été blanchi. Et cette explication finale de Tepco, « We replaced the photo for physical protection of nuclear materials. », est restée un mystère pour tous les observateurs (source). Ça reste dans la tradition de cette entreprise de cacher les choses. Tepco, grand menteur par omission, nous inonde d’images souvent inutiles et nous cache l’essentiel.
Cette affaire n’a pas vraiment inquiété Tepco qui, l’année suivante, a cette fois délibérément montré qu’il ne voulait pas dévoiler la base du réacteur. En février 2013, Tepco abandonne le camouflage blanc pour une censure noire aux ciseaux numériques !
Bâtiment réacteur 4 (Photo Tepco)
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Lien vers la deuxième partie de l’article (bientôt !)
Publié le 29 janv. 2020 à 6h31Mis à jour le 29 janv. 2020 à 6h45
Le « quatrième drame » des agriculteurs de Fukushima
Après un tremblement de terre, un tsunami et une catastrophe nucléaire, les agriculteurs de la région de Fukushima souffrent aujourd’hui de la méfiance des consommateurs japonais et des embargos mis en place par plusieurs pays.
Aucune anomalie n’a été repérée, en 2019, lors des 8.000 tests réalisés sur les fruits, légumes, champignons et autres viandes de la zone de Fukushima. (NEWSCOM/SIPA)
A six mois d’un scrutin présidentiel compliqué, les autorités de Séoul se sont offert, juste avant Noël, un petit coup d’éclat anti-japonais pour flatter une partie de leur électorat. Le comité olympique sud-coréen a annoncé qu’il allait apporter avec lui une partie de la nourriture qui sera servi à ses athlètes l’été prochain lors des Jeux Olympiques de Tokyo. Il a aussi promis d’acquérir des « détecteurs » afin de contrôler les concentrations d’éléments radioactifs dans les produits frais qu’il devra sourcer au Japon pendant la compétition. « Nous voulons que des repas sûrs puissent être fournis afin que les athlètes ne se préoccupent pas des radiations », a justifié un cadre du KSOC.
Au Japon, cette sortie a ulcéré les organisateurs qui s’efforcent depuis des mois de rassurer tous les pays sur la sécurité des aliments produits dans l’ensemble du pays , à des centaines de kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, mais également dans les fermes plus proches.
Prix cassés
« Neuf ans après la catastrophe, nous restons victimes de ces rumeurs. Pour nous, c’est un quatrième drame qui vient s’ajouter au tremblement de terre, au tsunami et à l’accident nucléaire , s’attriste Yasunori Oshima, un haut fonctionnaire de la préfecture de Fukushima. Nous avons retrouvé des niveaux de production agricole proches de ceux d’avant 2011, mais plusieurs prix sont toujours très en dessous de ce qu’ils étaient avant », pointe-t-il.
La demande domestique reste timide. « On constate toujours une hésitation des clients », regrette Koichi Aoki, un producteur de fraises et de tomates installé près d’Iwaki, à cinquante kilomètres de la centrale détruite. A l’international, plusieurs marchés sont encore complètement fermés aux produits de certaines préfectures nippones. La Chine, la Corée du Sud, Singapour, les Etats-Unis continuent d’interdire l’importation de tout ou partie des aliments originaires de la province de Fukushima, malgré le travail de décontamination pharaonique réalisé depuis neuf ans.
Sol gratté, arbre traité un par un
La surface des terres agricoles a été grattée sur une profondeur de 5 centimètres pour retirer l’essentiel des poussières radioactives retombées après la catastrophe. Les troncs des arbres des vergers ont aussi été traités, un à un et un engrais riche en potassium a été répandu dans toutes les rizières pour empêcher l’absorption de césium.
Pour prouver la sécurité de ses productions, la préfecture teste aussi systématiquement chaque sac de riz, à la recherche de concentrations de substances radioactives supérieures à un standard japonais (100 becquerels par kilogramme de césium radioactif) dix fois plus sévères que les normes européennes (1.250 Bq/kg).
Sur les deux dernières années, pas un sac « contaminé » n’a été trouvé, affirme l’administration. Et aucune anomalie n’a été repérée, en 2019, lors des 8.000 tests réalisés sur les fruits, légumes, champignons et autres viandes de la zone. « J’espère qu’avec les Jeux Olympiques, les gens vont enfin prendre conscience de tous ces efforts », soupire Kenji Kusano, le directeur du centre de promotion de l’agriculture locale.
Comment 16 grammes de tritium dans un million de litres d’eau paralysent Fukushima
Neuf ans après la catastrophe, le gouvernement japonais doit se prononcer sur le sort de l’eau « contaminée » qui s’accumule sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Tokyo préférerait un rejet en mer, conforme à ce que font les autres centrales de la planète, mais le projet tétanise la région.
Neuf ans après la catastrophe nucléaire, la centrale de Fukushima est noyée sous ces 965 réservoirs contenant chacun près de 1.200 tonnes d’eau « contaminée ». (EPA)
Les cerisiers ont presque tous disparu de Fukushima Daiichi. Plantés à partir des années 1970 pour égayer la gigantesque centrale nucléaire du nord-est du Japon, la plupart des « sakuras » ont été abattus après la catastrophe de mars 2011 qui a ravagé le site et sa région. Plus de 800 des 1.200 arbres à fleurs recensés auraient été abattus sur les neuf dernières années, laissant place à un décor de science-fiction.
Pour figer les poussières radioactives, les collines sont désormais recouvertes d’un ciment gris clair et de longues dalles de béton renforcé sur lesquelles ont poussé partout de gigantesques citernes bleues et grises. La centrale est noyée sous ces 965 réservoirs contenant chacun près de 1.200 tonnes d’eau « contaminée ».
L’heure des choix
Tepco, l’opérateur, estime qu’il peut encore trouver un peu d’espace pour en construire quelques dizaines de plus. « Mais très vite, à l’été 2022, on va atteindre notre capacité de stockage maximale », explique Junichi Matsumoto, le porte-parole de la division en charge démantèlement chez l’électricien. « Le gouvernement va devoir prendre une décision sur la gestion de cette eau », prévient-il, sans s’engager sur le sujet, conscient de son extrême sensibilité.
Depuis la catastrophe, Tepco pompe en permanence les eaux chargées en éléments radioactifs qui s’accumulent sur le site. Le groupe doit capter les eaux qu’il utilise pour refroidir les réacteurs un, deux et trois, mais également récupérer les eaux naturelles souterraines qui s’infiltrent toujours dans les sous-sols ravagés des tranches construites au pied d’une colline.
Reste le tritium
Au total, Tepco a déjà « récupéré » 1,18 million de mètres cubes d’eau qu’il a filtré dans ses trois usines de décontamination construites sur place. « Nous parvenons à retirer 62 des 63 radionucléides contenus dans ces eaux », détaille Kenji Abe, l’un des cadres de l’électricien. « Mais il en reste un, le tritium », ajoute-t-il avant de présenter au visiteur du jour un petit bocal pharmaceutique contenant 30 centilitres de cette eau de la discorde. « Elle n’a pas d’odeur, pas de couleur, elle est peu radioactive », insiste-t-il.
Selon les calculs du ministère japonais de l’Industrie, l’ensemble de l’eau stockée sur le site contient 860 TBq (terabecquerels) de tritium soit l’équivalent de… 16 grammes de cet isotope radioactif de l’hydrogène. En décembre dernier, les autorités nippones ont expliqué que ces eaux pourraient soit être évaporées dans l’air, soit être progressivement diluées en mer sur une vingtaine d’années.
En France aussi…
Tokyo rappelle que de l’eau tritiée a été rejetée dans l’océan pendant des décennies, avant la catastrophe, sans qu’aucun dégât sur l’environnement ne soit jamais constaté. Les autres centrales nucléaires de la Terre rejettent aussi de l’eau tritiée », note encore Masato Kino du ministère de l’Industrie.
En France, le site de retraitement de la Hague en a rejeté, lui, en 2018… 11.400 TBq selon Orano, qui précise dans son rapport environnemental que la limite autorisée sur le site français est de 18.500 TBq. Le complexe français écoule ainsi en vingt jours ce que la centrale de Fukushima Daiichi voudrait rejeter en… vingt ans. Depuis l’accident, ce n’est pas si simple. Nous avons un important problème de perception et nous devons obtenir l’accord de chacun », souffle le haut fonctionnaire.
Pêcheurs en souffrance
En dehors du site, le projet d’un rejet en mer fait l’unanimité contre lui. Dans le port d’Onahama, aussi situé dans la préfecture de Fukushima mais à une cinquantaine de kilomètres plus au sud, les associations de pêcheurs sont catégoriques. « Nous souffrons déjà des rumeurs blessantes sur nos poissons », s’inquiète, un matin de criée, Hisashi Maeda, de la coopérative de la pêche au chalut.
Malgré des milliers de tests et l’absence de concentration de radiocesium supérieures aux standards internationaux les plus rigoureux, les consommateurs continuent de bouder les produits locaux. En 2019, les ventes de la préfecture n’ont représenté que 15 % des volumes enregistrés avant la catastrophe. Les marins pensent qu’un rejet, forcément mal compris, porterait un coup terrible à la filière.
Défiance générale
Les ONG sont tout aussi méfiantes. « Il y a d’autres solutions que le rejet dans l’air ou l’eau comme le fait croire le gouvernement, explique Kazue Suzuki, de Greenpeace. Mais les technologies d’extraction du tritium sont coûteuses et donc ils ne veulent pas les envisager », avance l’experte ; qui préférerait voir appliquer une stratégie de stockage de long terme et dénonce les erreurs passées de Tepco.
En septembre 2018, l’électricien avait dû admettre qu’une grande partie des eaux stockées sur le site contenait, contrairement à ses premières estimations, encore des radionucléides bien plus dangereux que le tritium. « Nous sommes aujourd’hui certains que 25 % peut être relâché sans problème. Et nous allons retraiter les 75 % qui auraient encore des concentrations d’autres radionucléides supérieurs aux standards », promet Kenji Abe, son bocal d’eau à la main.
« Nous parvenons à retirer 62 des 63 radionucléides contenus dans ces eaux », affirme Kenji Abe, l’un des cadres de Tepco.EPA
Neuf ans après l’accident nucléaire de Fukushima, le Japon repense sa politique énergétique. Le premier ministre Shinzo Abe veut remettre en marche les centrales, mais beaucoup veulent abandonner pour de bon le nucléaire et se mettre à l’énergie renouvelable.
Panneaux solaires installés dans une serre expérimentale à Minamisoma, dans la préfecture de Fukushima, au nord-est du Japon. Kyodo/MaxPPP
La préfecture de Fukushima, encore traumatisée par le désastre nucléaire de 2011, passera au 100 % renouvelable d’ici à 2040. Selon la Nikkei Asian Review, 11 parcs d’énergie solaire et 10 centrales éoliennes y seront construits, pour un coût de 2,5 milliards d’euros. La production d’électricité serait de 600 mégawatts, l’équivalent des deux tiers d’une centrale nucléaire. Dans l’archipel, cette transition énergétique est l’exception plutôt que la règle.
Le nettoyage de la centrale nucléaire ne cesse d’être retardé. Initialement prévu en 2023, il a été repoussé jusqu’en 2028, notamment pour prévenir la propagation de poussière radioactive. Le démantèlement total de la centrale devrait quant à lui prendre encore trente à quarante ans.
Provoqué par un tsunami, l’accident nucléaire de Fukushima a été classé au même niveau de gravité que Tchernobyl, en raison de la masse de déchets radioactifs dont il est difficile de se débarrasser. Par exemple, plus d’un milliard de litres d’eau sont encore contaminés, qui pourraient être évaporés ou déversés dans l’océan.
Le Japon devenu le troisième importateur mondial de charbon
Dans la foulée de l’accident du 11 mars 2011, le gouvernement central a fermé la totalité des 54 centrales nucléaires du pays. Depuis, il en rouvre peu à peu. À ce jour, neuf sont en activité, après avoir passé des tests rigoureux. Des citoyens ou des gouvernements locaux ont porté plainte contre le gouvernement pour empêcher la réouverture des autres centrales, parfois avec succès.
Et ces neuf centrales ne suffisent pas à combler la demande énergétique. Pour pallier ce manque, le Japon est devenu le troisième importateur mondial – après l’Inde et la Chine – de charbon, une source d’énergie très polluante. Un « paradoxe » pour Daniel Aldrich, chercheur en rétablissement post-désastre, alors que la population veut abandonner le nucléaire et passer au vert.
Ce que souhaite aussi le nouveau ministre de l’environnement, Shinjiro Koizumi. « Nous courrons à notre perte si nous laissons un autre accident se produire », avait-il déclaré lors de sa prise de fonction en septembre dernier. Mais le gouvernement ne devrait vraisemblablement pas s’inquiéter des sorties de Koizumi, fils d’un ancien premier ministre. « Dans la tradition politique japonaise, la dynastie est plus importante que les positions du ministre, qui ne devraient pas s’imposer au gouvernement, explique Daniel Aldrich. Si la population est largement antinucléaire, la mobilisation n’est pas assez forte pour pousser le gouvernement à agir. »
Le soutien rural au nucléaire
Ce dernier rouvre des centrales dans les zones rurales qui survivent grâce aux subventions de l’État. « Sans le nucléaire dans ces zones très peu peuplées et victimes de l’exode rural, il n’y a aucun revenu à part la pêche et l’agriculture, explique Aldrich. Les gens se disent aussi qu’après Fukushima, le risque qu’un accident se reproduise est faible car les standards de sécurité ont été revus à la hausse, ce qui est vrai. »
Le premier ministre Shinzo Abe, du Parti libéral-démocrate (PLD), veut accroître de 17,4 à 22 % la part des énergies renouvelables d’ici à 2030, une cible jugée insuffisante par plusieurs, et surtout, qui sera égale à celle du nucléaire. Dans un pays où le PLD est presque continuellement au pouvoir depuis 1955, le nucléaire devrait vraisemblablement reprendre du service.
Nucléaire : le calendrier du démantèlement de Fukushima revu, le rejet d’eau envisagé dans la mer
Le site de la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, vu d’hélicoptère le 23 avril 2019. MAXPPP/Kyodo
Près de neuf ans après la catastrophe du 11 mars 2011 au Japon, les opérations de décontamination de la centrale nippone sont encore en cours. Des experts français décryptent ce chantier titanesque.
Par Frédéric Mouchon
Le 6 janvier 2020 à 08h19
Il a fallu douze ans, entre 1967 et 1979, pour construire les six réacteurs de la centrale de Fukushima. Le chantier de décontamination et de déconstruction du site, ravagé par la plus grosse catastrophe nucléaire de ce début de XXIe siècle, sera autrement plus long : près d’un demi-siècle.
Presque neuf ans après le passage du tsunami qui a ravagé les installations et provoqué la fusion des cœurs de trois réacteurs, le 11 mars 2011, les opérations de nettoyage sont devenues un inextricable casse-tête pour les autorités nippones, qui viennent d’annoncer que le calendrier de démantèlement serait décalé, et que l’eau contaminée serait sans doute rejetée… en mer. Tout en confirmant que les forêts alentour ne seront, elles, jamais nettoyées.
Des montagnes de terres contaminées
Au lendemain de la catastrophe, les autorités nippones ont mené un gigantesque chantier de décontamination des sols des zones touchées par le panache de fumées radioactives. Onze municipalités avaient été évacuées et quarante autres touchées par des niveaux de pollution plus faibles. Une région de 9000 km2 où il a fallu décaper les sols pour éliminer notamment les traces de césium, qui peut subsister trois siècles dans l’environnement !
« C’est la première fois qu’un tel effort d’assainissement est fait à la suite d’un accident nucléaire, relève Olivier Evrard, 16 000 ouvriers y ont participé ». Ce chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement a rassemblé les résultats d’une soixantaine d’études publiées sur le sujet, en collaboration avec deux collègues canadien et japonais. Pour assainir les terres cultivées, les autorités ont décapé la couche superficielle du sol sur une épaisseur de 5 cm. « Ce qui a permis de réduire les concentrations en césium d’environ 80% dans les zones traitées » souligne l’étude.
Mais cette opération a coûté très cher (24 milliards d’euros) et généré des montagnes de déchets : 20 millions de m3 soit… 8000 piscines olympiques ! Ils seront stockés pendant plusieurs décennies à proximité de la centrale avant d’être envoyés dans des sites de stockage définitif en dehors de la préfecture de Fukushima à l’horizon 2050.
Les forêts n’ont pas été assainies
Dans les zones plus éloignées de la centrale, Tokyo n’a pas procédé au décapage des terres, mais répandu sur le sol des substances connues pour fixer le radiocésium ou pour s’y substituer. « Concernant les zones boisées, seules celles qui se trouvaient dans un rayon de 20 mètres autour des habitations ont été traitées », explique l’étude française coordonnée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).
Les branches ont été coupées et les décontaminateurs ont ramassé la litière des feuilles mortes. Les zones résidentielles ont également été passées au tamis : curage des fossés, nettoyage des toitures et des gouttières, assainissement des jardins et potagers. « Les activités de décontamination ont ciblé principalement les paysages agricoles et les zones résidentielles, mais les forêts n’ont pas été assainies à cause de la difficulté et des coûts très importants que représenteraient ces opérations », relèvent les chercheurs.
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Or ces forêts couvrent 75% des surfaces situées au cœur du panache radioactif. « Elles constituent donc un réservoir potentiel à long terme de radiocésium qui peut être redistribué à travers les paysages suite à l’érosion des sols et aux crues, prévient Olivier Evrard. En octobre dernier, deux typhons très violents ont traversé la région provoquant des débordements de cours d’eau et des glissements de terrain ».
La « mauvaise réputation » Fukushima
Malgré ce colossal chantier de décontamination, certains villages, comme Iitaté, qui comptait 7000 habitants avant la catastrophe, n’ont retrouvé que 10 à 15% de ses habitants. Essentiellement des personnes âgées.
« La plupart des gens évacués en 2011 ont refait leur vie ailleurs et tout l’enjeu des autorités est de faire repartir la vie dans cette grosse région agricole, en attirant les jeunes, mais il y a désormais une mauvaise réputation accolée au nom de Fukushima, souligne Olivier Evrard. Pour les prochains Jeux olympiques, les épreuves de base-ball auront lieu dans la préfecture, mais la délégation sud-coréenne a peur que l’on nourrisse ses athlètes avec des produits venant de la région alors qu’ils subissent un contrôle radiologique très strict ». Pour l’heure, la pêche est toujours interdite dans les rivières de la région.
L’eau contaminée sera rejetée dans le Pacifique.
La veille de Noël, les autorités japonaises ont affirmé que le rejet en mer ou dans l’air (par évaporation) de l’eau contaminée qui souille le site de la centrale était l’unique option restante, les experts excluant désormais son stockage à long terme sur le site nucléaire.
Une immense quantité d’eau souillée est présente sur place, stockée dans un millier de réservoirs qui seront pleins d’ici deux ans. A l’heure actuelle, ces citernes contiennent 1 100 000 m3 d’eau contaminée, soit l’équivalent de 366 piscines olympiques ! Ces liquides contaminés proviennent des ruissellements de pluie, des nappes souterraines qui remontent dans les sous-sols des bâtiments et des injections d’eau nécessaires au refroidissement des cœurs des réacteurs entrés en fusion. « L’option d’un simple stockage à long terme n’est plus envisagée », reconnaît un fonctionnaire d’Etat.
« L’entreprise a étudié plusieurs solutions, comme d’injecter ces eaux dans le sol entre deux couches imperméables ou de l’emprisonner dans des blocs de béton, mais la rejeter dans l’océan après l’avoir traité au maximum en étalant les rejets sur une dizaine d’années est la solution techniquement la plus raisonnable », explique le directeur général adjoint de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) Thierry Charles. Cela reste infaisable pour l’heure, tant l’eau est encore chargée d’éléments radioactifs dangereux pour la chaîne alimentaire. Les pêcheurs et défenseurs de l’environnement y sont catégoriquement opposés. De même que la Corée du Sud.
Cinq ans de plus pour retirer le combustible usé
Imaginez un jeu de mikado géant mais où les bâtons imbriqués les uns dans les autres seraient des barres de combustible hautement radioactives. Eh bien, c’est à peu près le casse-tête auquel est confronté Tokyo Electric Power (Tepco), qui gère le démantèlement.
L’opération est tellement périlleuse que le gouvernement japonais et l’entreprise ont décidé de différer de quatre à cinq ans le retrait du combustible usé toujours présent dans la piscine de stockage du réacteur numéro 1. Initialement prévue début 2023, cette séquence ne démarrera pas avant 2027 au plus tôt. Même choix pour le réacteur numéro 2. « Le retrait du combustible usé est en cours dans la piscine du réacteur 3 et c’est une succession de problèmes », a reconnu peu avant le passage à 2020 un porte-parole de Tepco, mettant en avant une priorité : la sécurité des travailleurs.
Thierry Charles s’est plusieurs fois rendu sur le site industriel, qu’il compare à une « ruche » où se croisent plusieurs milliers d’ouvriers. Le fameux bâtiment 3 est celui qui a subi l’explosion la plus forte lors de la catastrophe. « Il a fallu nettoyer les abords à distance, avec des grues et des robots, car il y a trop de rayonnements et la superstructure du bâtiment était couverte d’un tas de gravats », explique-t-il. Sur les images de l’intérieur diffusées par l’autorité japonaise de sûreté nucléaire, on aperçoit des portes fracassées, des décombres partout, des tuyauteries déchiquetées et les niveaux de radiation sont si élevés qu’aucune intervention humaine n’y a été possible depuis 2011.
Alors que la pollution environnementale à travers le monde atteint un point vraiment critique, le Japon compte en rajouter une couche. Le pays envisage en effet de libérer les eaux radioactives de Fukushima-Daiichi dans la mer ou dans les airs.
Lundi 23 décembre 2019, le ministère de l’Économie et de l’Industrie a proposé de libérer ou d’évaporer progressivement d’importantes quantités de déchets liquides dans le Pacifique.
Crédit Unsplash
Le ministère a déposé un document détaillé dans lequel il propose une « libération contrôlée » des eaux radioactives. Le document affirme qu’en combinant plusieurs méthodes spécifiques, les eaux vont s’évaporer dans l’air sans présenter de risque pour l’environnement.
La seule solution viable ?
Au début, le ministère avait proposé de stocker les eaux radioactives de Fukushima dans des réservoirs industriels géants, mais l’idée avait finalement été abandonnée, car en cas de fuite, de tsunami ou d’autres accidents, ce serait une véritable catastrophe.
Les experts estiment ainsi que le seul moyen de se débarrasser des déchets est de les déverser dans la mer. Ils affirment que les eaux contaminées se « dilueraient et se disperseraient » dans l’océan de manière stable, et que pour ce faire, ils allaient utiliser des méthodes validées par le Comité scientifique des Nations Unies sur les effets des radiations atomiques.
Pour enfoncer le clou sur l’efficacité de la solution, le ministère a rappelé que la méthode d’évaporation a déjà été testée et prouvée en 1979 pour se débarrasser des déchets radioactifs générés par l’accident de Three Mile Island en Pennsylvanie.
Un million de tonnes de liquide radioactif
Depuis l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, les autorités ont eu beaucoup de mal à faire le ménage. Actuellement, le gouvernement et l’exploitant de l’usine, Tokyo Electric Power Company Holdings Inc. (Tepco), sont parvenus à traiter et stocker plus d’un million de tonnes de liquide radioactif, mais ils ne savent pas comment s’en débarrasser.
La situation est d’autant plus critique, car Tepco a indiqué manquer de place, et que l’espace dont l’usine dispose ne peut stocker que 1,37 million de tonnes de déchets liquides maximum. Il est donc plus qu’urgent de trouver une solution d’ici l’été 2022, d’où cette proposition d’en évacuer une partie dans la mer.
Une idée que les défenseurs de la nature risquent de ne pas voir d’un bon œil.
La Commission de réglementation nucléaire du Japon, appelée aussi NRA (Nuclear Regulation Authority), avait annoncé en septembre vouloir reprendre les investigations pour comprendre le déroulement de l’accident à la centrale du Fukushima Daiichi. Grâce au journal Mainichi, nous avons un premier retour de ces nouvelles recherches.
Le 26 décembre 2019, ce média a rendu publique une vidéo de l’unité 3 de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Celle-ci a été tournée le 12 décembre 2019 lors d’une investigation menée par 6 membres de la NRA à l’intérieur du bâtiment réacteur n° 3. C’est la première fois qu’une vidéo du troisième étage de cette unité est diffusée depuis l’accident. Les traces des explosions violentes qui ont eu lieu le 14 mars 2011 sont visibles partout, et particulièrement au 3ème étage (niveau 3F).
La vidéo publiée dure environ 15 minutes. Les enquêteurs de la NRA se sont introduits dans l’unité 3 par des escaliers depuis le côté sud-est du premier étage du bâtiment et ont examiné le troisième étage pendant environ six minutes. Selon l’agence de régulation, la dose d’exposition du personnel a pu atteindre 3,72 mSv. D’après le journal, les débits de doses mesurés au troisième étage étaient en de nombreux endroits de 20 à 50 mSv/h mais d’après le minutage de la vidéo, cela devait être beaucoup plus. En effet, chaque fois que le dosimètre, qui mesure la dose cumulée de personnel, mesurait 0,8 mSv, l’alarme se faisait entendre. Selon l’enregistrement diffusé, on distingue deux alarmes différentes, celle du vidéaste ou de son coéquipier et une autre dont le son est plus lointain. Avec les renseignements du journal et l’observation des sons de la vidéo, on peut en déduire que celui qui portait le dosimètre éloigné de la caméra est passé dans des endroits avec un débit de dose allant jusque 115 mSv/h. C’est pour cette raison qu’à un moment donné, un enquêteur s’exclame en demandant de ne pas traîner.
Alarme du dosimètre proche de la caméra
Minutage
0:00
6:09
8:17
10:04
13:45
Durée entre deux alarmes
369 s
128 s
107 s
221 s
Dose reçue par les enquêteurs entre deux alarmes selon le Mainichi
0,8 mSv
0,8 mSv
0,8 mSv
0,8 mSv
Dose cumulée selon le Mainichi
0,8 mSv
1,6 mSv
2,4 mSv
3,2 mSv
Débit de dose moyen entre deux alarmes
7,8 mSv/h
22,5 mSv/h
26,9 mSv/h
13,03 mSv/h
Alarme du dosimètre éloigné de la caméra
Minutage
0:00
7 :56
8 :38
9 :03
15 :12
Durée entre deux alarmes
476 s
42 s
25 s
369 s
Dose reçue par les enquêteurs entre deux alarmes selon le Mainichi
0,8 mSv
0,8 mSv
0,8 mSv
0,8 mSv
Dose cumulée selon le Mainichi
0,8 mSv
1,6 mSv
2,4 mSv
3,2 mSv
Débit de dose moyen entre deux alarmes
6,05 mSv/h
68,57 mSv/h
115,2 mSv/h
7,8 mSv/h
Cette vidéo est exceptionnelle dans le sens où elle est rare. Tepco est avare en effet de ses informations sensibles. Depuis 2011, l’opérateur n’a diffusé que deux fois ce genre de vidéo qui montre des employés dans des endroits très radioactifs. C’était en 2011. La première vidéo était une visite du bâtiment réacteur 4. Je n’ai pas eu le temps de l’enregistrer (Si un lecteur la possède, je suis preneur !). Elle a très rapidement été supprimée de la toile. Tepco a aussi horreur de montrer des ruines. La seconde était une visite de l’unité 1 le 18 octobre 2011. Vidéo très stressante où les employés font leur investigation le plus rapidement possible sous le son permanent des alarmes de radioactivité. Cette vidéo n’est pas plus visible sur internet. Je l’avais mise sur la chaîne youtube du blog de Fukushimamais elle a été bloquée par TV Asahi Corporation.
Concernant la vidéo de ce mois de décembre, il faut observer que ce n’est pas Tepco qui la diffuse mais la NRA, via un journal. C’est un canal inhabituel. Elle montre des informations intéressantes :
– Les enquêteurs ont pris de grands risques en réalisant cette investigation. L’endroit est extrêmement dangereux, parsemé d’embûches : trous béants, objets saillants pouvant couper la combinaison protectrice, radioactivité importante.
– Le débit de dose du troisième étage de l’unité 3 de Fukushima Daiichi est élevé. Plus on s’approche de l’extérieur, plus la radioactivité y est forte. On ne peut y rester qu’entre 10 minutes et une demi-heure selon les endroits sans risquer de dépasser la dose annuelle maximale des travailleurs du nucléaire au Japon, à savoir 20 mSv/an.
– L’état des plafonds de l’étage 3B est critique. L’explosion du 14 mars 2011 au niveau supérieur a poussé les dalles de telle sorte que le béton s’est déformé et a éclaté jusqu’aux armatures métalliques. On voit la lumière du jour par endroits.
– Des tuyaux ont été cassés, pliés, soufflés, et des morceaux de métal et de béton ont été dispersés un peu partout.
Ceci dit, l’essentiel n’est pas là. Tepco évite de communiquer sur les informations les plus importantes concernant l’unité 3 : l’état de la cuve, l’état de l’enceinte de confinement et l’état des assemblages de la piscine de désactivation. Concernant le premier point, c’est le silence depuis 8 ans, excepté le fait que Tepco a fini par avouer qu’elle était percée. Pour le deuxième, nous avons eu quelques images peu exploitables en 2017. Et pour le 3ème, Tepco a communiqué en grandes pompes au sujet du début du retrait du combustible de la piscine en mai de cette année.
Mais depuis juillet, l’opérateur a de gros soucis techniques avec des assemblages rebelles et des débris imprévus. L’été dernier, on savait juste que 28 assemblages neufs avaient été retirés sur 52. On avait commencé par le plus simple. Restait le plus compliqué : les assemblages usés, fortement radioactifs. Et ils sont nombreux : 514 ! En mai, j’avais constaté que l’assemblage montré dans la vidéo présentait, malgré son statut de « combustible neuf », des anomalies : dépôts de gouttes solides, trous dans l’enveloppe de l’assemblage alors qu’ils sont protégés dans des paniers et couleur noire en partie inférieure. Aujourd’hui, les problèmes seraient dus apparemment à des déformations, comme l’a rapporté le site Simply Info. Si les assemblages sont tordus dans les paniers, alors il sera impossible de les sortir un par un. Un panier pouvant contenir 30 assemblages, ce serait une masse de plus de 5 tonnes qu’il faudrait soulever, ainsi qu’un conteneur monstrueux pouvant mouvoir ce panier afin de le déplacer jusqu’à la piscine commune, ce qui n’a pas été vraiment prévu… On comprend mieux pourquoi Tepco vient d’annoncer qu’il repoussait de 4 à 5 ans le transfert du combustible des piscines des réacteurs 1 et 2. Celui du réacteur 1 ne commencera pas avant 2027 ou 2028, et celui du réacteur 2 pas avant 2024 à 2026. Il est ainsi probable que je ne sois plus de ce monde quand le démantèlement promis initialement par Tepco, avec une échéance de 40 ans, sera terminé.
En ce moment, dans les médias français, au lieu de parler des véritables problèmes et défis techniques liés au démantèlement d’une centrale nucléaire accidentée, on préfère passer la saison 8 de « Ils vont relâcher l’eau contaminée dans le Pacifique !», en ignorant le fait que cette pollution majeure annoncée se déroule en permanence dans le monde grâce aux autorisations légales de rejets radioactifs dans l’environnement. Par exemple, qui a remarqué, mis à part l’ACRO, que le site de La Hague, en 3 mois et demi, rejette dans la Manche autant de tritium que celui contenu dans les eaux stockées de Fukushima (3,4 PBq, soit 3,4 milliards de millions de becquerels) ?
Pour terminer, vous pourrez vous rendre compte du désastre du bâtiment réacteur 3 en visionnant la vidéo de la NRA, soit directement sur le site du Mainichi, tant qu’elle est en ligne, soit sur la chaine youtube du blog de Fukushima :
Et pour conserver la mémoire de la vidéo qui risque de disparaître comme celles de 2011, j’ai sélectionné ci-dessous quelques captures d’écran.
Des étapes délicates du démantèlement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi reportées de 4 à 5 ans
Le Monde avec ReutersPublié aujourd’hui à 11h58, mis à jour à 12h21Lecture 1 min.
Tokyo a décidé de différer une partie des tâches prévues à la centrale, signe des difficultés pour venir à bout des conséquences de l’accident nucléaire de mars 2011.
C’est un nouveau délai qui signe les difficultés des autorités japonaises à venir à bout des conséquences de l’accident nucléaire de Fukushima de mars 2011. Tokyo a décidé vendredi 27 décembre de différer de quatre à cinq ans une partie des tâches délicates prévues à la centrale de Fukushima Daiichi.
Initialement prévu pour débuter en 2023, le retrait du combustible usé de la piscine de stockage du réacteur numéro 1 ne commencera pas avant 2027 ou 2028, et celui du réacteur 2 est aussi différé à une fenêtre allant d’avril 2024 à mars 2026. Chacune de ces tâches doit durer deux ans.
Les autorités et la compagnie Tokyo Electric Power (Tepco), qui gère le démantèlement, se rendent compte au fil des avancées que les travaux sont bien plus compliqués que prévu. « Le retrait du combustible usé est en cours dans la piscine du réacteur 3, et c’est une succession de problèmes », a confié cette semaine à l’Agence France-Presse un porte-parole de Tepco.
Quarante ans pour le démantèlement complet
« Le procédé industriel mis en œuvre est très complexe et il est difficile de faire des prévisions. Le plus important, c’est la sécurité des travailleurs », a insisté vendredi lors d’une conférence de presse le ministre japonais de l’industrie, Hiroshi Kajiyama. Pour le moment, le gouvernement et Tepco estiment que le démantèlement complet de la centrale prendra une quarantaine d’années. Nombre de spécialistes jugent toutefois que compte tenu de l’état du site, l’échéancier est difficilement tenable.
Le tsunami du 11 mars 2011 a ravagé les installations, provoqué la fusion des cœurs de trois des six réacteurs de la centrale, en mettant hors service les systèmes de refroidissement. Jeudi, l’Autorité japonaise de sûreté nucléaire a diffusé des images de l’intérieur du bâtiment principal du réacteur 3, entrailles où aucune intervention humaine n’a été réalisée depuis plus de huit ans.
Une explosion s’était produite dans ce bâtiment et l’intérieur s’avère être dans un état catastrophique, avec des portes fracassées, des décombres partout, des tuyauteries déchiquetées et des niveaux d’exposition aux radiations extrêmement élevés.